Chaîne cruciale

Ben voyons, le couple, ce n’est pas gratuit, ça se paie. Cela demande du sacrifice. Ce n’est pas donné d’emblée puis gravé sur un parchemin, c’est un jeu de rôles respectifs, jeu d’épreuves face au monde. Ce qui se forge dans le couple relève de l’ange et du démon. Du vice et du désir. Du puits sans fond et des montagnes, des angoisses et des extases, du miroir et du rayon de soleil qui nous aveugle. La beauté donc diabolique, attirante, envoûtante qui nous conduit l’un vers l’autre dans une lumière, ou nous sépare dans ses ténèbres. Y a-t-il un gardien du but ? Chacun se méprenant tout à fait sur les fins, que l’on croit organiques. Squelettes animés des mêmes ossements, dans un corps à corps sourd, choc du minéral ou du métal, est-ce cela qui assemble l’Arbre ? La fleur dure si peu. Mais son nombre assure la survie des fruits. Vivre vraiment nous épuise. Il suffit de voir combien nos vieux finissent tous dans un état assez lamentable, de solitude, de silence et plus ou moins d’abandon, de misère et de dénuement, sans retour possible, ou toujours vers la défaite et la mort. Alors ce serait une existence sans issue où seule la jouissance du fruit serait porteuse de sens et de sang, flamboiement de la copulation, et des salives mélangées. Comme si tout était là. Serpent qui nous unit dans un même lit. Non, il n’y a personne d’autre que toi et moi pouvant aller au bout de cette traversée. Ce que nous devons accomplir, et qui semble vain, ou sans réalité. Mirage de nos existences et de notre passé évanoui. Non, voyez, rien ne s’oublie, personne ne peut s’oublier de façon définitive, sauf l’atrocité des maux dont nous serions la cause et la victime. Nous n’oublierons jamais nos amours uniques, ce sont des pierres imputrescibles, translucides comme l’eau.
Si ceci nous effraie, c’est comme si nous étions condamnés tel Sisyphe, à devoir sans cesse remonter cette pierre sur le sommet et de la voir retomber, désespérant face à la méchanceté des éléments. Alors que nous aspirons simplement à revenir sur notre île, d’où nous venons.
Cette île n’est pas de simple Esprit dénué de matière ou de corps, c’est un corps d’une autre matière animé d’un esprit autre que celui dont nous faisons usage, habitués que nous sommes à cet habit présent. Mais voyez combien cet esprit se matérialise, et que cette matière devient spirituelle, et que cela relève de notre volonté bien orientée, délivrée des vices laissés en retrait, et dont l’utilité n’est plus à démontrer. De même que ces poisons nous soignèrent, mais dont nous n’avons plus besoin.
Non la vie n’est pas un rêve. Nous aurions sans doute aimé que cela fût ainsi, pour nous faciliter la tâche ? Le sens du rêve, le rêve a le sens de nous conduire vers ce que nous sommes en vérité. Comme si l’accouchement était indolore.
Espérons que les enfants qui naissent aujourd’hui se souviennent mieux que nous d’où ils viennent, et de quels pouvoirs effectifs ils sont dotés, parce que la puissance des bas fonds est ici bas tellement ravageuse, qu’ils auront fort à faire pour inverser le flux sinistre. Mais là, j’entends bien que cela ne nous dispense de rien, et de devoir beaucoup pour eux. Juste une question de chaîne, cruciale.

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